|
Mysterious Island Shipwrecked in the Air Abandoned Secret of the Island |
|
|
||
|
|
|
CHAPITRE 62 Un roc isolé, long de trente pieds, large de quinze, émergeant de dix à peine, tel était le seul point solide que n’eussent pas envahi les flots du Pacifique. C’était tout ce qui restait du massif de Granite-House ! La muraille avait été culbutée, puis disloquée, et quelques-unes des roches de la grande salle s’étaient amoncelées de manière à former ce point culminant. Tout avait disparu dans l’abîme autour de lui : le cône inférieur du mont Franklin, déchiré par l’explosion, les mâchoires laviques du golfe du requin, le plateau de Grande-vue, l’îlot du salut, les granits de port-ballon, les basaltes de la crypte Dakkar, la longue presqu’île serpentine, si éloignée cependant du centre éruptif ! De l’île Lincoln, on ne voyait plus que cet étroit rocher qui servait alors de refuge aux six colons et à leur chien Top. Les animaux avaient également péri dans la catastrophe, les oiseaux aussi bien que les autres représentants de la faune de l’île, tous écrasés ou noyés, et le malheureux Jup lui-même avait, hélas ! trouvé la mort dans quelque crevasse du sol ! Si Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, Ayrton avaient survécu, c’est que, réunis alors sous leur tente, ils avaient été précipités à la mer, au moment où les débris de l’île pleuvaient de toutes parts. Lorsqu’ils revinrent à la surface, ils ne virent plus, à une demi-encablure, que cet amas de roches, vers lequel ils nagèrent, et sur lequel ils prirent pied. C’était sur ce roc nu qu’ils vivaient depuis neuf jours ! Quelques provisions retirées avant la catastrophe du magasin de Granite-House, un peu d’eau douce que la pluie avait versée dans un creux de roche, voilà tout ce que les infortunés possédaient. Leur dernier espoir, leur navire, avait été brisé. Ils n’avaient aucun moyen de quitter ce récif. Pas de feu ni de quoi en faire. Ils étaient destinés à périr ! Ce jour-là, 18 mars, il ne leur restait plus de conserves que pour deux jours, bien qu’ils n’eussent consommé que le strict nécessaire. Toute leur science, toute leur intelligence ne pouvait rien dans cette situation. Ils étaient uniquement entre les mains de Dieu. Cyrus Smith était calme. Gédéon Spilett, plus nerveux, et Pencroff, en proie à une sourde colère, allaient et venaient sur ce roc. Harbert ne quittait pas l’ingénieur, et le regardait, comme pour lui demander un secours que celui-ci ne pouvait apporter. Nab et Ayrton étaient résignés à leur sort. « Ah ! Misère ! Misère ! répétait souvent Pencroff ! Si nous avions, ne fût-ce qu’une coquille de noix, pour nous conduire à l’île Tabor ! Mais rien, rien ! – Le capitaine Nemo a bien fait de mourir ! » dit une fois Nab. Pendant les cinq jours qui suivirent, Cyrus Smith et ses malheureux compagnons vécurent avec la plus extrême parcimonie, ne mangeant juste que ce qu’il fallait pour ne pas succomber à la faim. Leur affaiblissement était extrême. Harbert et Nab commencèrent à donner quelques signes de délire. Dans cette situation, pouvaient-ils conserver même une ombre d’espoir ? Non ! Quelle était leur seule chance ? Qu’un navire passât en vue du récif ? Mais ils savaient bien, par expérience, que les bâtiments ne visitaient jamais cette portion du Pacifique ! Pouvaient-ils compter que, par une coïncidence vraiment providentielle, le yacht écossais vînt précisément à cette époque rechercher Ayrton à l’île Tabor ? C’était improbable, et, d’ailleurs, en admettant même qu’il y vînt, comme les colons n’avaient pu déposer une notice indiquant les changements survenus dans la situation d’Ayrton, le commandant du yacht, après avoir fouillé l’îlot sans résultat, reprendrait la mer et regagnerait de plus basses latitudes. Non ! Ils ne pouvaient conserver aucune espérance d’être sauvés, et une horrible mort, la mort par la faim et par la soif, les attendait sur ce roc ! Et, déjà, ils étaient étendus sur ce roc, inanimés, n’ayant plus la conscience de ce qui se passait autour d’eux. Seul, Ayrton, par un suprême effort, relevait encore la tête et jetait un regard désespéré sur cette mer déserte !… Mais voilà que, dans la matinée du 24 mars, les bras d’Ayrton s’étendirent vers un point de l’espace, il se releva, à genoux d’abord, puis debout, sa main sembla faire un signal… un navire était en vue de l’île ! Ce navire ne courait point la mer à l’aventure. Le récif était pour lui un but vers lequel il se dirigeait en droite ligne, en forçant sa vapeur, et les infortunés l’auraient aperçu depuis plusieurs heures déjà, s’ils avaient encore eu la force d’observer l’horizon ! « Le Duncan ! » murmura Ayrton, et il retomba sans mouvement. Lorsque Cyrus Smith et ses compagnons eurent repris connaissance, grâce aux soins dont ils furent comblés, ils se trouvaient dans la chambre d’un steamer, sans pouvoir comprendre comment ils avaient échappé à la mort. UUUn mot d’Ayrton suffit à leur tout apprendre. « Le Duncan ! murmura-t-il. – Le Duncan ! » répondit Cyrus Smith. Et, levant les bras vers le ciel, il s’écria : « Ah ! Dieu tout-puissant ! Tu as donc voulu que nous fussions sauvés ! » C’était le Duncan, en effet, le yacht de lord Glenarvan, alors commandé par Robert, le fils du capitaine Grant, qui avait été expédié à l’île Tabor pour y chercher Ayrton et le rapatrier après douze ans d’expiation !… Les colons étaient sauvés, ils étaient déjà sur le chemin du retour ! « Capitaine Robert, demanda Cyrus Smith, qui donc a pu vous donner la pensée, après avoir quitté l’île Tabor, où vous n’aviez plus trouvé Ayrton, de faire route à cent milles de là dans le nord-est ? – Monsieur Smith, répondit Robert Grant, c’était pour aller chercher, non seulement Ayrton, mais vos compagnons et vous ! – Mes compagnons et moi ? – Sans doute ! à l’île Lincoln ! – L’île Lincoln ! s’écrièrent à la fois Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff, au dernier degré de l’étonnement. – Comment connaissez-vous l’île Lincoln ? demanda Cyrus Smith, puisque cette île n’est même pas portée sur les cartes ? – Je l’ai connue par la notice que vous aviez laissée à l’île Tabor, répondit Robert Grant. – Une notice ? s’écria Gédéon Spilett. – Sans doute, et la voici, répondit Robert Grant, en présentant un document qui indiquait en longitude et en latitude la situation de l’île Lincoln, « résidence actuelle d’Ayrton et de cinq colons américains. » – Le capitaine Nemo !… dit Cyrus Smith, après avoir lu la notice et reconnu qu’elle était de la même main qui avait écrit le document trouvé au corral ! – Ah ! dit Pencroff, c’était donc lui qui avait pris notre Bonadventure, lui qui s’était hasardé, seul, jusqu’à l’île Tabor !… – Pour y déposer cette notice ! répondit Harbert. – J’avais donc bien raison de dire, s’écria le marin, que, même après sa mort, le capitaine nous rendrait encore un dernier service ! – Mes amis, dit Cyrus Smith d’une voix profondément émue, que le dieu de toutes les miséricordes reçoive l’âme du capitaine Nemo, notre sauveur ! » Les colons s’étaient découverts à cette dernière phrase de Cyrus Smith et murmuraient le nom du capitaine. En ce moment, Ayrton, s’approchant de l’ingénieur, lui dit simplement : « Où faut-il déposer ce coffret ! » C’était le coffret qu’Ayrton avait sauvé au péril de sa vie, au moment où l’île s’engloutissait, et qu’il venait fidèlement remettre à l’ingénieur. « Ayrton ! Ayrton ! » dit Cyrus Smith avec une émotion profonde. Puis, s’adressant à Robert Grant : « Monsieur, ajouta-t-il, où vous aviez laissé un coupable, vous retrouvez un homme que l’expiation a refait honnête, et auquel je suis fier de donner la main ! » Robert Grant fut mis alors au courant de cette étrange histoire du capitaine Nemo et des colons de l’île Lincoln. Puis, relèvement fait de ce qui restait de cet écueil qui devait désormais figurer sur les cartes du Pacifique, il donna l’ordre de virer de bord. Quinze jours après, les colons débarquaient en Amérique, et ils retrouvaient leur patrie pacifiée, après cette terrible guerre qui avait amené le triomphe de la justice et du droit. Des richesses contenues dans le coffret légué par le capitaine Nemo aux colons de l’île Lincoln, la plus grande partie fut employée à l’acquisition d’un vaste domaine dans l’état d’Iowa. Une seule perle, la plus belle, fut distraite de ce trésor et envoyée à lady Glenarvan, au nom des naufragés rapatriés par le Duncan. Là, sur ce domaine, les colons appelèrent au travail, c’est-à-dire à la fortune et au bonheur, tous ceux auxquels ils avaient compté offrir l’hospitalité de l’île Lincoln. Là fut fondée une vaste colonie à laquelle ils donnèrent le nom de l’île disparue dans les profondeurs du Pacifique. Il s’y trouvait une rivière qui fut appelée la Mercy, une montagne qui prit le nom de Franklin, un petit lac qui fut le lac Grant, des forêts qui devinrent les forêts du Far-West. C’était comme une île en terre ferme. Là, sous la main intelligente de l’ingénieur et de ses compagnons, tout prospéra. Pas un des anciens colons de l’île Lincoln ne manquait, car ils avaient juré de toujours vivre ensemble, Nab là où était son maître, Ayrton prêt à se sacrifier à toute occasion, Pencroff plus fermier qu’il n’avait jamais été marin, Harbert, dont les études s’achevèrent sous la direction de Cyrus Smith, Gédéon Spilett lui-même, qui fonda le New Lincoln Herald, lequel fut le journal le mieux renseigné du monde entier. Là, Cyrus Smith et ses compagnons reçurent à plusieurs reprises la visite de lord et de lady Glenarvan, du capitaine John Mangles et de sa femme, sœur de Robert Grant, de Robert Grant lui-même, du major Mac Nabbs, de tous ceux qui avaient été mêlés à la double histoire du capitaine Grant et du capitaine Nemo. Là, enfin, tous furent heureux, unis dans le présent comme ils l’avaient été dans le passé ; mais jamais ils ne devaient oublier cette île, sur laquelle ils étaient arrivés, pauvres et nus, cette île qui, pendant quatre ans, avait suffi à leurs besoins, et dont il ne restait plus qu’un morceau de granit battu par les lames du Pacifique, tombe de celui qui fut le capitaine Nemo ! |
CHAPTER 62 An isolated rock, thirty feet long, fifteen feet wide, rising ten feet above the surface of the water, this was the sole solid point which had not vanished beneath the waves of the Pacific. It was all that remained of Granite House! The wall had been thrown over, then broken to pieces, and some of the rocks of the great hall had been so heaped together as to form this culminating point. All else had disappeared in the surrounding abyss: the lower cone of Mount Franklin, torn to pieces by the explosion; the lava jaws of Shark Gulf; Prospect Plateau, Safety Islet, the granite of Balloon Harbor; the basalt of Crypt Dakar; Serpentine Peninsula—had been precipitated into the eruptive centre! All that remained of Lincoln Island was this rock, the refuge of the six colonists and their dog Top. All the animals had perished in the catastrophe. The birds as well as the beasts, all were crashed or drowned, and poor Jup, alas! had been swallowed up in some crevasse in the ground!
When they came again to the surface they saw nothing but this rock, half a cable length away, to which they swam.
This day, the 18th of March, there remained a supply of food, which, with the strictest care, could last but forty-eight hours longer. All their knowledge, all their skill, could avail them nothing now. They were entirely at God’s mercy.
“Oh, misery! misery!” repeated Pencroff. “If we had but a walnut-shell to take us to Tabor Island! But nothing; not a thing!” “And Captain Nemo is dead!” said Neb. During the five days which followed, Smith and his companions ate just enough of the supply of food to keep them from famishing. Their feebleness was extreme. Herbert and Neb began to show signs of delirium.
Already they lay stretched out, inanimate, unconscious of what was going on around them. Only, Ayrton, by a supreme effort, raised his head, and cast a despairing look over this desert sea! But, behold! on this morning of the 24th of March, Ayrton extended his arms towards some point in space; he rose up, first to his knees, then stood upright; he waved his hand ...A ship was in sight of the island! This ship did not sail these seas at hap-hazard. The reef was the point towards which she directed her course, crowding on all steam, and the unfortunates would have seen her many hours before, had they had the strength to scan the horizon! “The Duncan!” murmured Ayrton, and then he fell senseless upon the rock. When Smith and his companions regained consciousness, thanks to the care lavished upon them, they found themselves in the cabin of a steamer, unaware of the manner in which they had escaped death. A word from Ayrton was sufficient to enlighten them. “It is the Duncan,” he murmured. “The Duncan!” answered Smith. And then, raising his arms to heaven, he exclaimed:— “Oh, all powerful Providence! thou hast wished that we should be saved!” It was, indeed, the Duncan, Lord Glenarvan’s yacht, at this time commanded by Robert, the son of Captain Grant, who had been sent to Tabor Island to search for Ayrton and bring him home after twelve years of expatriation! The colonists were saved, they were already on the homeward route! “Captain Robert,” asked Smith, “what suggested to you the idea, after leaving Tabor Island, where you were unable to find Ayrton, to come in this direction?”
“Doubtless! On Lincoln Island!” “Lincoln Island!” cried the others, greatly astonished.
“I knew of it by the notice which you left on Tabor Island,” answered Grant. “The notice?” cried Spilett. “Certainly, and here it is,” replied the other, handing him a paper indicating the exact position of the Lincoln Island, “the actual residence of Ayrton and of five American colonists.”
“Ah!” said Pencroff, “it was he who took our Bonadventure, he who ventured alone to Tabor Island!”
“Then I was right when I said,” cried the sailor, “that he would do us a last service even after his death!”
The colonists, uncovering as Smith spake thus, murmured the name of the captain.
“What shall be done with the coffer?” Ayrton had saved this coffer at the risk of his life, at the moment when the island was engulfed. He now faithfully returned it to the engineer. “Ayrton! Ayrton!” exclaimed Smith, greatly affected. Then addressing Grant:— “Captain,” he said, “where you left a criminal, you have found a man whom expiation has made honest, and to whom I am proud to give my hand!” Thereupon Grant was informed of all the strange history of Captain Nemo and the colonists of Lincoln Island. And then, the bearings of this remaining reef having been taken, Captain Grant gave the order to go about.
To this domain the colonists invited to labor—that is, to fortune and to happiness—all those whom they had counted on receiving at Lincoln Island. Here they founded a great colony, to which they gave the name of the island which had disappeared in the depths of the Pacific. They found here a river which they called the Mercy, a mountain to which they gave the name of Franklin, a little lake which they called Lake Grant, and forests which became the forests of the Far West. It was like an island on terra-firma.
Here Cyrus Smith and his companions often received visits from Lord and Lady Glenarvan, from Captain John Mangles and his wife, sister to Robert Grant, from Robert Grant himself, from Major Mac Nabbs, from all those who had been mixed up in the double history of Captain Grant and Captain Nemo. Here, finally, all were happy, united in the present as they had been in the past; but never did they forget that island upon which they had arrived poor and naked, that island which, for four years, had sufficed for all their needs, and of which all that remained was a morsel of granite, beaten by the waves of the Pacific, the tomb of him who was Captain Nemo! |